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H I S T O I R E (S) D' E C H E C S |
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LA FRANCE DES ECHECS | |||||||||
A Marseille, il y a la pétanque, il y a le foot sous les couleurs du prestigieux OM, et puis il y a les échecs. On étonnera sans doute les parisiens en leur apprenant, que, proportionnellement au nombre d’habitants, la pratique du noble jeu y est plus répandue que dans la capitale. Les chiffres officiels en témoignent :
Tout en haut de la Canebière, la célèbre brasserie des Danaïdes étale sa terrasse sur une place ombragés ornée d’une fontaine à vasque où s’ébrouent les moineaux et que dominent les flèches gothiques de l’église des Réformés. L’établissement, qui se dit « voué aux arts et aux idées », est l’un des lieux branchés de la cité phocéenne. Expositions de peinture, débats littéraires, rencontres avec écrivains et poètes étrangers s’y succèdent. Sans oublier le très prisé concours de tango mensuel. Pouvait-on imaginer site plus propice à l’épanouissement des échecs ? Les Danaïdes abritent l’Echiquier Marseillais - l’EM - qui est sans doute le doyen de tous les clubs d’échecs de France : il a été fondé en 1872. C’est aussi l’un des plus accueillants ! En plus de cent trente ans d’existence, il a connu des fortunes diverses et bien des tribulations. Son histoire, liée à celle de la ville, pourrait faire l’objet d’un roman. Aujourd’hui, il installe ses échiquiers sous la voûte drue des micocouliers, ces arbres-parasols préférés des provençaux. L’attrait du lieu fait que nombre de membres des autres clubs marseillais y viennent souvent disputer quelques parties. « Ici, tous les joueurs d’échecs sont chez eux, qu’ils soient de chez nous où seulement de passage », répète son président, Robert Tsalikian… Et même ceux qui ne savent pas jouer et auxquels des cours gratuits sont dispensés. A force d’opiniâtreté et d’autorité souriante, ce chef a redynamisé l’Echiquier marseillais qu’un long déclin menaçait de faire disparaître. Haute stature, prestance naturelle, visage buriné sous un casque de cheveux argentés, Robert Tsalikian a appris à connaître les hommes tout au long d’un destin souvent cruel et riche d’expériences. Echappés de justesse au génocide de 1917 dans leur Arménie natale, ses parents avaient trouvé refuge sur les bords de la Seine. Ils y vécurent de dures années dans la précarité et le dénuement des émigrés d’avant-guerre qui n’avaient, pour s’en sortir, que leur courage et leur volonté. En1947, la nouvelle Arménie étant devenue territoire soviétique - ce « paradis des travailleurs »- les Tsalikian, comme des milliers d’autres dans leur cas, crurent que la patrie les accueillerait à bras ouverts. Alors, ils prirent la route du retour avec leur garçon. Ils ignoraient le sort que Staline réservait à ces transfuges: l’assignation à résidence sous contrôle du sinistre KGB. « Ce n’était pas tout à fait le goulag, mais avec les brimades incessantes et le climat de terreur entretenue, cela y ressemblait beaucoup », se souvient Robert Tsalikian. Ce fut pour lui un nouveau calvaire de dix-huit ans avant qu’il puisse retrouver la France et tout recommencer à zéro. Mais l’homme avait de la trempe. Débutant comme manœuvre dans le bâtiment, il terminera sa carrière au rang d’administrateur des réseaux informatiques d’une grande entreprise européenne.
Humour au goulag. A propos du goulag, le président se souvient d’un joueur de l’Echiquier marseillais d’origine russe, un ancien condamné à dix ans de bagne pour avoir critiqué la politique du Petit père des peuples. Il avait appris à jouer aux échecs dans cet univers concentrationnaire du fin fond de la Sibérie : « La seule distraction qui nous permettait d’oublier un peu le froid, la faim, le harassement des travaux forcés, les mauvais traitements », évoquait-t-il. Exemple typique de l’humour qui conserve ses droits, même en enfer, il racontait qu’en 1972, lors du match du siècle Fischer-Spassky, les déportés se regroupaient autour de postes de radio de fortune pour en suivre les épisodes. Lorsqu’il parut évident que l’honneur national allait être malmené et que l’Américain empocherait le titre de champion du monde, la direction du camp fit brouiller les émetteurs à l’heure des nouvelles. Fureur et impuissance des déportés privés de l’issue de la confrontation ! Quelques jours plus tard, un nouveau venu débarque au goulag. Les détenus se ruent vers lui: « Alors, ce match ? Comment s’est-il terminé ? Raconte ! » Et l’autre de répondre, la mine contrite : « J’ai perdu ! »… On l’aura compris, seul le début de cette histoire est vrai. Si Boris Spassky tomba en disgrâce après avoir connu les honneurs réservés aux champions, il ne fut pas tout de même envoyé au Goulag. Mais le bruit en avait couru un temps.
Heures de gloire, heures de misères. Revenons à Marseille et à l’EM qui, au cours de sa longue histoire, a traversé bien des orages et goûté de grands bonheurs. C’est l’année 1968 qui lui a offert son grand jour de gloire, lorsqu’il s’est approprié la Coupe de France des Clubs âprement disputée au grand rival voisin, Aix-en-Provence. Au cours de la décennie suivante, il s’illustrera dans divers tournois de haut niveau et sera proclamé plusieurs fois champion de Provence. Et puis, stoppé dans son élan, le beau club va décliner, vivre des années noires. « La municipalité nous a laissé tomber, évoque un ancien. Privé des moyens qui nous étaient nécessaires pour nous développer, l’Echiquier marseillais s’est enfoncé dans les difficultés. Nous ne disposions plus que d’un local exigu, délabré, moche au possible. La majorité de nos150 joueurs s’est alors dispersée vers les autres clubs de la ville. Bientôt, autour du président, nous n’étions plus qu’une poignée de fidèles à conserver l’espoir de remonter un jour la pente. Jusqu’en 1978, année maudite entre toutes où, privés d’activités internes, nous n’avions plus d’équipes en compétitions ». Le renouveau ne s’amorcera vraiment qu’au début des années 80, lorsqu’il remontera en troisième division. Aujourd’hui, avec soixante-dix membres - dont dix pour cent d’éléments féminins – il occupe la troisième place des clubs de la ville, avec deux équipes en compétitions nationales (4 et 6). Il participe aux épreuves de la Coupe de France et il organise un tournoi interne (ouvert aux membres des clubs voisins) ainsi qu’un tournoi semi-rapide chaque vendredi. D’autre part, ses joueurs sont présents dans différentes épreuves importantes : Championnat de France, Open de Bastia, Open des Bouches du Rhône… Son objectif le plus pressant ? La montée des ses équipes respectivement en nationales 3 et 5. Leur rêve : briller en Coupe de France. Le club, enfin, peut espérer retrouver les effectifs de ses plus belles années - la centaine de membres - dans les prochains dix-huit mois.
Histoire(s) d’échecs à Marseille. La bonne humeur, la jovialité propre aux Marseillais anime les tablées de l’EM. C’est ici qu’il faut entendre les bonnes histoires d’échecs dont les joueurs sont friands. Surtout Pierre Andonian, un ancien lithographe qui fit, naguère, autorité dans la profession sur la place. Tout en rondeur, ce joyeux drille échappé d’un film de Pagnol possède un registre inépuisable. Ainsi raconte-t-il, que, dans les années 40, l’un des maîtres de l’Echiquier marseillais, Victor Monkievicz, champion régional redouté, était penché sur un problème à la terrasse des Danaïdes Un quidam de haute taille, distingué avec gants, canne et chapeau, s’approche et observe l’échiquier. « Une partie ? » lui propose Monkievicz. L’autre acquiesce. Tandis qu’il réfléchit, l’inconnu rédige des cartes postales, parcourt le journal… Une fois, deux fois, trois fois, le Marseillais mord la poussière en moins de vingt coups. Dépité mais bon joueur, il félicite son vainqueur : « Bravo ! C’est incroyable ! Vous jouez exactement comme Alekhine ! » Et l’adversaire de répondre : « Mais, je suis Alekhine » … En partance pour l’Egypte, le champion du monde était venu tuer quelques heures aux Danaïdes avant le départ de son paquebot.
…. Les histoires succèdent aux histoires et les heures coulent paisibles à l’Echiquier Marseillais. Un club où, décidément, il fait bon pousser le bois sous les frondaisons, quand darde le soleil de Provence et que le tic-tac des pendules se mêle au bruissement des eaux de la fontaine. Pierre Albert. Novembre
2005 | ||||||||||